Notre combat
Il faut que j’accomplisse une mission . C’est à ce jour une évidence au plus profond de mon être, une évidence au sens philosophique du terme . Je suis une survivante, une rescapée d’une maladie
terrible : l’anorexie . Rescapée, survivante parce qu’après 25 ans d’anorexie, je ne devrais plus être de ce monde . A ce titre je me dois de témoigner, et je suis déterminée à tout tenter,
en puisant dans ma souffrance passée, présente … et à venir … car elle ne s’arrêtera pas et je devrai continuer le combat et vivre avec . Il est plus que temps . Il est temps que je mette toutes
mes forces, ma volonté, mon énergie … mon courage de combattante des causes qui me semblent justes … et celle-ci particulièrement … et ma sensibilité fera le reste . Je refuse de voir … ou de
savoir … que chaque jour, des jeunes filles qui pourraient être mes filles, endurent un martyre que je ne connais que trop bien, elles que l’on pointe du doigt, elles pour qui la vie est un
calvaire, je refuse cette fatalité, et le fait que ce soit inéluctable . Ce livre sera dédié à une petite sœur de cœur … et de combat … qui a été foudroyée par l’anorexie il y a très peu de temps
… elle n’a même pas eu de temps de vie, elle n’a fait que souffrir et se battre, elle avait une volonté et un courage hors du commun, elle était révoltée par la maladie dont elle souffrait …
cette maladie qui a détruit ma vie … mais je survis … et je ne peux accepter qu’elle soit partie … foudroyée par l’anorexie . Je ne me résoudrai jamais à me taire, parce que j’ai eu la chance
d’être dotée d’une résistance incroyable . Mais je porte en moi les stigmates de ce temps infini de souffrance, et mon corps torturé hurle … mais on ne le voit plus, puisque ce corps qui m’est
toujours trop lourd … preuve que même si mon apparence physique a changé … le schéma ancré dans mon psychisme demeure . Il en est de même pour toutes celles – et ceux – qui souffrent de cette
maladie . Mystérieuse … toujours . Mais il est temps de tout mettre en œuvre pour faire tomber le voile et dire, dire ce qu’est cette terrible souffrance d’abord physique … et psychique, et si
dans mon premier livre-témoignage j’ai fait tout mon possible pour épargner le lecteur potentiel … Cette fois, je n’aurai pas peur de dire la vérité … toute la vérité, aussi dure à entendre
soit-elle . Cette souffrance ne doit plus être considérée comme quelque chose qui ressemblerait à un « choix délibéré » de se détruire … cette souffrance est subie … et elle est
terrible . Mortelle . Je m’expose . J’en suis tout à fait consciente . Mais j’en ai décidé ainsi . Je ne vais pas le faire seule, je n’en ai pas … ou plus la force … je sais
qu’un autre combat commence, parce que c’est aussi un sujet sensible, mais que plus jamais ne soit fait l’amalgame … on ne brouille plus les cartes, on ne joue plus … on ne juge plus . Je
m’adresse à toutes les personnes qui sont touchées – de près ou de loin – par l’anorexie . Je ne fais pas une campagne de sensibilisation . Je veux croire que ce sera fait . Je ne dispose que
d’un seul moyen : les mots . Je puiserai la force qui me manque dans ma volonté farouche de ne pas rester là, survivante muette … il n’en est pas question . Je considère à ce jour que j’ai
aussi un devoir de vie . Et même si je suis physiquement diminuée, mon témoignage sera brut, il le faut . Pour les besoins de la cause . Combattre l’anorexie, la traquer partout, même larvée …
détecter les prémisses, agir en amont . Ne pas céder à la facilité, à l’acceptation de la fatalité . Ne jamais détourner le regard . Il semble que l’expression « phénomène
de mode » ait pris un sens qui me dérange profondément . Le débat ne sera jamais clos . On prend toutes les pathologies en considération . Pourquoi l’anorexie serait-elle mise « à
part » . Le mystère n’est que dans les capacités … ou la volonté … de l’entendement de tout être humain . Réellement Humain . J’ai donné dans mon premier livre une clé … mais il faut aller
beaucoup plus loin . Ce combat sera toujours mien . Je ne cèderai pas, mon témoignage, qui a trouvé un écho, je le (dé)livrerai coûte que coûte . Je sais que le combat
sera rude . Je lutte au jour le jour . Mais rien n’est jamais vain . Pas même une goutte d’eau dans le désert . J’ai
déjà essayé, j’ignore quelle est la portée de l’éclairage que j’ai tenté, corps et âme, d’apporter . J’espère . Je ne connaissais pas l’espoir . Si vous êtes sensibles à la souffrance que vous ne
comprenez pas, je vous en prie, pensez que vous tous qui avez déjà des vies sans doute difficiles, vous tous pouvez être touchés brutalement … frontalement, dans vos familles, votre entourage .
Alors ne détournez pas les yeux . Je vous en conjure . Tournez votre regard vers la souffrance que vous ne comprenez pas, et c’est ainsi, parce que c’est une pathologie très complexe . A quatre
mains, j’écrirai … nous écrirons, un ami et moi … s’il est possible de comprendre, et ça l’est, indubitablement … il est possible également de combattre . Ne négliger aucun moyen est une priorité
. Je suis infiniment sensible à toutes les formes de souffrance . L’empathie est faite pour se démultiplier . Mais plus de fatalité . Jamais . Et surtout pas de résignation .
Un ange s’en est allé … je suis en vie … et mon devoir de vie implique ce devoir de témoignage . Je ne dirai ma propre souffrance que pour la cause . Il n’est aucune forme d’indifférence qui soit justifiée ni même tolérable . Et je bannis l’utopie, en l’occurrence . Je ne prétends pas être plus forte que les autres . Vous saurez à quel point cela n’est même pas envisageable, dans mon cas . Mais je mettrai mes mots au service d’une souffrance méconnue . Pour que plus jamais on ne brouille les cartes . Reconstituer le puzzle est une priorité . Au cas par cas … mais aussi avec une vue d’ensemble … Grand angle . Liza Peninon


